"Éveiller le regard — Esquisses pour la présence et la conscience"
ARTICLE
Avant d’apprendre à voir, à remarquer et à percevoir la beauté, à développer une sensibilité profonde envers soi et le monde, il est nécessaire de travailler l’observation et de se mettre dans un état d’« enfant curieux », regardant les choses familières comme pour la première fois.

Pour cela, je vous propose des exercices simples, pour lesquels aucune expérience particulière ni aucun outil ne sont requis. Sachez : tout ce dont vous avez besoin est déjà en vous. Notre tâche consiste à accéder à cette richesse intérieure à travers ce que j’appelle des Esquisses Visuelles. C’est par elles que nous commencerons.

Comme beaucoup le savent, les esquisses peuvent être littéraires, visuelles, musicales, chorégraphiques, théâtrales, et bien d’autres encore. Mais aujourd’hui, nous nous concentrerons uniquement sur les trois premières, avec lesquelles j’aime particulièrement interagir.

À quoi servent-elles ?

La pratique des esquisses, au-delà d’entraîner la vision artistique ou poétique, permet de développer un état inébranlable de présence, de connexion intime avec le monde environnant, et possède également le potentiel de nous sortir du mode pilote automatique, qui s’active dès que notre corps estime que le minimum de signaux provenant de l’espace environnant est assuré.

Scientifiquement, ce processus est appelé adaptation sensorielle ou filtrage sensoriel, période pendant laquelle notre conscience passe à côté de détails essentiels pour la perception du tout.

En résumé : travailler l’attention élargit naturellement et progressivement notre carte de la réalité, ouvrant nos yeux comme pour la première fois sur le monde et sur ce qui nous semblait auparavant si familier.

Ci-dessous, nous aborderons trois types de pratiques, correspondant à trois types d’esquisses, auxquelles vous pourrez vous adonner sans attendre. Commençons par les Esquisses Visuelles.


I — Esquisses Visuelles

Je peux deviner ce que beaucoup d’entre vous, qui ne dessinent pas, pensent en ce moment : « N’importe quoi… Comment pourrais-je représenter quoi que ce soit sans expérience artistique ? ».
Oui, il y a fort à parier qu’à votre place, j’aurais pensé la même chose autrefois. Mais pas aujourd’hui.

Pourquoi ?

J’ai eu l’occasion d’emmener de nombreux jeunes artistes, malgré leurs peurs, en « plein air », et à Saint-Pétersbourg j’avais même un format particulier de rencontres appelé « Impressions ». Le principe était simple : représenter de manière expressive les moments ou détails qui nous avaient le plus touchés, et ne pas dépasser 15 minutes.
Pourquoi si court ?

Parce qu’en si peu de temps, il est tout simplement impossible de dessiner tous les détails, les ombres, les nuances. L’objectif était de saisir ce qui est profondément personnel et significatif pour chacun. La beauté résidait dans ce que l’on contemplait, et il s’agissait de concentrer son attention uniquement sur cela. Et ce « cela » est différent pour chacun : une lumière particulière, une ombre intéressante, un ensemble de formes, la plasticité d’un geste, ou son absence. Chaque personne mettait en valeur ce qui lui parlait — c’était là tout le sens de l’exercice.

Bien sûr, les trente premières minutes étaient souvent stressantes, même pour les artistes expérimentés. Pourquoi ? Parce que le perfectionnisme, ce compagnon obstiné et intrusif, s’invite toujours : tout le monde veut « parfaire » son image, ses couleurs, ses courbes… Mais impossible en si peu de temps ! Les premières esquisses servent donc à laisser partir la peur et à reléguer ce compagnon exigeant sur un banc voisin.
L’objectif n’était pas d’obtenir un dessin parfait, mais presque tous les artistes que je connais faisaient ces esquisses pour nourrir leur observation et créer des bases pour de futures œuvres. Et qui sait où cela peut mener ?

Alors, que vais-je vous proposer aujourd’hui ?

Même si vous pensez que seules les « pros » osaient participer à ces rencontres, il y avait en réalité beaucoup de débutants courageux, qui venaient sans expérience, avec un simple crayon et un vieux carnet oublié sous un livre. Oui, ils avaient peur. Oui, leurs dessins n’étaient pas parfaits. Mais dans cette innocence, ils surpassaient souvent les soi-disant « pros ». Parce qu’ils ne savaient pas ce qui « devait » être, et faisaient simplement de leur mieux. Et c’est dans cette impartialité que naissaient de vrais sujets audacieux, parfois encore bruts.

Je veux vous rappeler : cette pratique n’est pas faite pour dessiner parfaitement, mais pour apprendre à remarquer et à fixer sur le papier. L’idée est d’utiliser l’art visuel pour esquisser vos sensations et impressions, pour transmettre autant que possible la beauté et l’harmonie perçues.

Pourquoi ce type d’esquisses ?

Parce que, en dessinant — peu importe votre niveau — vous vous connectez encore plus profondément à ce que vous observez. Vous immortalisez ce que vous avez vu. Le temps consacré au dessin favorise une exploration attentive et profonde, augmentant la conscience du moment. C’est un processus fascinant, où tout votre être se concentre sur un seul sujet. Beaucoup appellent cela méditation.

Et comment pratiquer ?

Partez en promenade dans votre parc préféré, un café ou une rue que vous aimez. Trouvez un sujet qui vous touche particulièrement, et dessinez-le comme vous le pouvez. Ne dispersez pas votre regard, concentrez-vous sur une seule chose et laissez-vous aller. Personne ne jugera votre résultat, et vous n’avez même pas besoin de le montrer à qui que ce soit. Ce qui compte, c’est le processus. Soyez pleinement dans l’instant.

II — Esquisses Littéraires

J’ai découvert cette pratique il y a seulement quelques années, mais quelle merveilleuse découverte !
Depuis mon enfance, j’ai adoré écrire et raconter des histoires. Aujourd’hui, après avoir lu les livres de Julia Cameron — "Le Chemin de l’artiste" et "Le Droit d’écrire"— je me suis à nouveau autorisée à utiliser l’écriture comme une pratique de présence: décrire ses sensations et ressentir le monde plus profondément à travers les détails.

Contrairement au dessin, qui sollicite activement l’hémisphère droit du cerveau, l’écriture mobilise la partie gauche — celle de la pensée symbolique. Quand nous « dessinons avec des mots » ce que nous vivons ou ce que nous contemplons, nous touchons davantage nos émotions et nos sensations, que nous essayons de traduire en mots.
C’est une autre manière de s’immerger dans l’instant, développant la présence consciente, tout autant que le dessin, au-delà de la simple pratique de l’écriture.

Et il est important de souligner : nous ne cherchons pas à produire un texte élégant ou parfaitement structuré. Écrivez avec vos propres mots, explorez chaque instant. Comme cela vient.

Par exemple, le matin, prenez un carnet ou une feuille et commencez à écrire en vous posant quelques questions :

« Que ressens-je à cet instant ? »
« Quelle odeur flotte dans la pièce ? Quelle lumière y règne ? »
« Quels sons entends-je ? »
« Que vois-je devant moi ? »
« Remarque-je quelque chose d’intéressant, d’amusant, d’émouvant ? »

Ces questions peuvent vous guider pour vos premiers pas, mais ne vous y sentez pas limité·e. Écrivez tout ce qui vous semble important. Permettez-vous de ressentir pleinement le moment, le lieu où vous êtes MAINTENANT.

Je recommande vivement de toujours avoir un petit carnet sur soi, dans le sac ou la poche. Ainsi, à tout instant — dans le train, à l’aéroport, au parc ou à la maison — vous pourrez capturer ce qui se manifeste, ce qui intrigue votre artiste intérieur (et pas seulement avec des pinceaux !).

Pour moi, les plus belles idées et observations surgissent souvent en mouvement. J’adore écrire dans le train, avec une tasse de café au bar, ou lors de longues balades — des images et des impressions surgissent et je les note immédiatement. Même en attendant un avion, j’observe les gens et je note tout ce qui m’inspire ou me touche.
Beaucoup d’artistes confient que leurs plus grandes idées leur venaient en chemin, « sur le vif ».

III — Esquisses Visuelles

Notre pratique finale est visuelle, peut-être la moins évidente, mais aussi la plus accessible. Toute perception et observation se fait par le regard, que l’on dirige intentionnellement sur un sujet jusqu’à l’explorer dans ses moindres détails.

Par « explorer », j’entends observation concentrée, immersion totale, comme si vous étiez un agent secret devant mémoriser chaque courbe et nuance d’un objet qui disparaîtra dans quelques instants.

La science appelle cela mémoire visuelle, et pour les artistes, c’est ce que l’on nomme « absorber » : un processus où l’on s’imprègne de chaque détail, jusqu’à ce que les frontières entre observateur et observé s’effacent et que l’on devienne un seul avec ce que l’on contemple.

Peu le savent, mais le célèbre mariniste Ivan Aïvazovski n’a jamais peint d’études sur le motif, et n’a jamais vu de naufrages de ses propres yeux. Ses œuvres immersives et puissantes sont nées de mémoire et d’imagination, après avoir observé la mer longuement, captant les moindres détails de la lumière, des couleurs et de l’humeur de l’eau… puis revenant à son atelier pour peindre le sujet en quelques jours. Sa célèbre "Neuvième Vague" a été réalisée en seulement 10 jours !

Incroyable, n’est-ce pas ? Cela montre ce que le développement de la mémoire visuelle et de l’expérience observatricepeut accomplir.



Conclusion

Bien sûr, toutes ces pratiques demandent régularité et discipline, surtout au début, pour entrer dans le rythme.

Mais après…

Vous devenez une véritable encyclopédie vivante, pas celle d’un savant publié, mais la vôtre, unique, révélant toutes les facettes de votre âme et de votre être. Le lien entre ces exercices et le contact profond avec soi-même est évident : développer l’attention et la présence extérieure devient un pont vers la compréhension et le ressenti de soi, de vos aspirations les plus sincères.

N’oubliez pas : votre regard sur le monde est unique et irremplaçable. Alors, partez en promenade, amis, et absorbez le monde. Cherchez à voir quelque chose de nouveau à chaque instant, même dans des lieux familiers. Comme on ne peut entrer deux fois dans le même fleuve, le monde qui vous entoure est unique à chaque moment — il suffit d’apprendre à le voir, ou plutôt à le remarquer.


Auteur : Kristina Mariinskaya
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